Women On Walls : les femmes taguent leurs droits sur les murs d’Égypte

Photo : Vinciance Jacquet

Photo : Vinciane Jacquet

L’absence de droits. Le déni. La volonté de tout changer. Une pointe d’art. Des murs nus.

En Égypte comme dans beaucoup de pays arabes, la femme est maintenue silencieuse, enfermée dans une culture patriarcale vieille de plusieurs siècles. Dans cette région où l’on limite systématiquement le développement de l’expression féminine, le travail « anonyme » d’artistes égyptiennes sur les murs du Caire, d’Alexandrie, de Louxor et de Mansoura, est inestimable.

« Art, expression politique et dénonciation sociale »

Le graffiti est devenu l’une des formes d’expression les plus populaires dans le monde entier. Légal ou non, personne n’est supposé recouvrir des propriétés publiques ou privées, de peintures dénonçant les normes sociales et toutes ces choses envers lesquelles la société se sent mal à l’aise. Il est donc inutile de se demander pourquoi les graffitis ont été associés à toutes les révolutions. Ils sont une forme d’expression artistique, mais également et surtout, une forme d’expression politique et de dénonciation sociale.

En ce mois de février 2014, le groupe de Women On Walls (W.O.W.) prend le pari de transmettre un message d’égalité, celle entre l’homme et la femme, en utilisant l’art. Quarante artistes vont transformer l’intérieur d’un garage et les murs extérieurs d’un café en galerie d’art. Dans le bagage de chacun, une histoire qui lui est propre. Une aventure. Ou une mésaventure. Et une quantité de messages à relayer afin d’augmenter la visibilité des femmes et la positivité de leur rôle dans le subconscient collectif. Le tout accompagné d’une certitude : le combat quotidien que mènent les femmes en Égypte doit cesser, un meilleur traitement, égalitaire et empreint de respect, doit être accordé à celles qui représentent un pilier familial souvent plus solide que celui incarné par les hommes.

L’existence de W.O.W. vient de la rencontre entre deux femmes, juste après la révolution. Mia Gröndhal est une photojournaliste suisse. Présente au Caire le 25 janvier 2011, elle est fascinée par le pouvoir des graffitis et décide de passer dix-huit mois à suivre leurs auteurs partout en Égypte. S’ensuivra un livre de recueil exhaustif, « Revolution Graffiti, Street art of the new Egypt », compilant les fresques murales sur tous les domaines : condition féminine, médias, révolution et liberté, fierté égyptienne, martyrs et héros, religion. C’est pendant cette période que Gröndhal fait la connaissance d’Angie Balata, alors manager dans le secteur culturel. Le projet s’impose presque immédiatement et ensemble elles décident de lancer un appel invitant tous les artistes à se rassembler et utiliser les murs pour mettre en lumière les difficultés rencontrées par les femmes chaque jour et en chaque lieu.

 Revendication d’exister et d’occuper l’espace

Le message est simple : je suis une femme. Je revendique le droit d’exister et d’occuper cet espace et tous les autres, avec le même sentiment de liberté, de sécurité et de respect.

Salma El Gamal, 19 ans, souhaite un art radical, « qui change les choses pour les femmes en Égypte ».

Enas Awad, 21 ans, veut jouer un rôle dans ce projet afin de parler du harcèlement sexuel en particulier, et de promouvoir de meilleurs droits pour les femmes dans cette Égypte où la société est complètement régie par les hommes. « À chaque fois qu’une affaire d’agression sexuelle envers une femme apparaît, c’est toujours la faute de la femme. Et nous en avons assez. »WOW-0635

Une actualité récente vient illustrer cette affirmation. 16 mars 2014, à l’université du Caire. Une étudiante se fait violemment harceler et siffler par un groupe de jeunes hommes au sein même de l’établissement. D’abord insultée, ils essaient ensuite de la déshabiller. Elle court alors aux toilettes, dans lesquels elle se cache jusqu’à l’arrivée du service de la sécurité. Elle doit se faire accompagner jusqu’à la sortie par les gardes du campus pour en sortir indemne. L’affaire est malheureusement courante. Mais la scène est filmée et publiée sur YouTube le lendemain, et les commentaires qui vont l’accompagner vont choquer une grande partie de la population ainsi que toutes les organisations féministes. En effet, le doyen de l’université lui-même, plusieurs étudiants et journalistes, ont pointé du doigt et mis en cause les vêtements « inappropriés » de la jeune fille : un legging noir et un haut rose. Une tenue jugée provocante qui, à défaut de complètement justifier, excuserait en large partie le comportement de ses « camarades ». Devant les appels indignés, le doyen a néanmoins promis de punir les coupables et précisé qu’il ne cherchait nullement à faire endosser la complète responsabilité à l’étudiante.

Graffitis puissants et lourds de signification mais aujourd’hui illégaux

Balata avait confié quelques semaines plus tôt : « Les femmes ont toujours le second rôle, elles sont invisibles. Elles reçoivent en permanence des remarques sur leur apparence ou leur présence dans un espace public. Il n’y a que quelques endroits où elles se sentent totalement à l’aise. Simplement marcher dans la rue est un problème. Il est primordial que la société réalise qu’il est naturel qu’il y ait des femmes à l’extérieur. Cet espace leur appartient à elles aussi ».

Le rôle revendiqué par W.O.W. est d’illustrer ce qui ne va pas au sein de la société égyptienne. Grâce aux graffitis, les femmes peuvent atteindre et marquer les esprits. El Gamal ajoute, « ça en vaut la peine même si le résultat est minime. Le fait qu’il émerge des artistes féminines dans le domaine des graffitis est en soi une amélioration ». Le message part de l’artiste pour toucher le passant, quel qu’il soit. Chacun peut y accéder.

Balata tient à préciser la ruse nécessaire à la réalisation des projets. « La révolution a rendu les graffitis célèbres et puissants dans leur habilité à toucher la population, à la faire réfléchir, à exprimer ses opinions. Mais par la suite ils sont progressivement devenus illégaux. Aujourd’hui nous peignons sur des murs privés, avec l’accord des propriétaires bien sûr. Pour cela, nous devons souvent occulter le caractère féministe des images, et leur proposer comme une sorte de décoration gratuite ou bien comme une aide à de jeunes artistes sans en préciser le but ».

En 2011, avec la révolution, le graffiti est devenu un outil populaire pour parler de la jeunesse et de la politique. Aujourd’hui, grâce à l’initiative de Gröndhal et Balata, ils parlent aussi des femmes. Et il était temps. Mais la photographe suisse de préciser : « Nous ne pouvons pas nous permettre de parler des femmes simplement en tant que victimes. Nous devons également montrer que les femmes sont fortes, et retourner ce message en direction des rues ».

 Loi contre le harcèlement sexuel promise « bientôt »

En 2014, Women On Walls a débuté une collaboration avec deux organisations de défense des droits des femmes au Caire, Nazra for feminist studies et HarassMap. Des discussions ont également été lancé avec The women and memory Forum et Uprising of women in the Arab world pour de futurs projets. Le groupe prévoit également une participation à un festival de rue en Jordanie avec des artistes féminines venues de Jordanie, de Palestine et du Liban. Angie Balata espère que ces associations se poursuivront avec d’autres pays.

Le 10 mai prochain, l’ensemble des participants de février retournera au garage Negiba, rue Bustan au Caire, pour une cérémonie de clôture, une discussion et une analyse finale du projet. Une occasion peut-être de débattre de la promesse du président par intérim Adly Mansour le 9 avril 2014 de la soumission au gouvernement d’une loi contre le harcèlement sexuel.

DU CAIRE, VINCIANE JACQUET

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